Au lever de lune, le vent tourna de 180 degrés

Je ne sais plus très bien depuis quand j’étais scotché sur ce rivage. Au début, j’ai imité Robinson et fait des encoches sur un tronc d’arbre. L’arbre est tombé une nuit d’ouragan. J’ai commencé à entailler un autre arbre qui a été à son tour emporté par une tempête. J’ai arrêté de blesser les troncs d’arbre.

L’ile était très sympa, elle l’est toujours. Des fleurs, des fruits, des animaux terrestres et marins. Après beaucoup d’efforts, je sais attraper et surtout tuer les animaux à poils et à plumes qui cavalent. Pas facile lorsqu’ils sont tes uniques voisins. Pour les crustacés et les poissons, ça a été plus facile, je viens d’un bord de mer.

Ah oui, je suis seul car mes quatre potes sont partis sur un radeau et je ne les ai jamais revus. Ça fait un bail. Mon seul souvenir de ma vie d’avant sont les restes du squelette de la Princesse Anne, notre navire échoué. Nous avions détaché la fille de bois et figure de proue avec laquelle nous dormions tout à tour chaque nuit. Depuis, je dors seul avec elle. De temps en temps, on se fait un câlin, histoire de.

Depuis deux jours, je l’avais aperçu qui divaguait à l’Est dans les tout petits airs. J’ai presque cru à une sorte de mirage.

Tandis que je déjeunais devant ma maison bien abrité du soleil haut, il est entré dans la crique en se frottant aux rochers. Le léger vent gonflait à peine ses voiles hautes et sa brigantine bordée. Il s’échoua sur les fonds. A quatre cents mètres.

Je suis descendu au bas de l’eau. Le vent portait mais, si l’on excepte les espars qui couinaient, je n’entendais aucun bruit. Je veux dire des sons humains, comme des voix, des piétinements.

Il y eut une petite bouffée de vent et soudain l’air empesta. Odeurs de charognes putréfiées en pire encore. J’ai compris que la peste bouffait ses morts.

Je suis remonté vers ma maison, ai attrapé ce qu’il fallait dans mes stocks, me suis chargé avant de gravir la colline pour passer au vent du navire pestiféré.

De longue date, j’avais prévu d’avoir à me défendre. La solitude permet de réfléchir sans hâte. J’avais donc construit un radeau presqu’au bout de la pointe. J’y déposai et saisissait les deux tonneaux de poudre noire abrités sur la hauteur. J’y insérai une mèche puis, posant mon briquet à amadou au sec sur une planche, je poussai l’esquif à l’eau. J’ai nagé en le poussant jusque sous la poupe du navire, la Speranza, un italien me dis-je en me souvenant de la phrase que je répétais à mes débuts sur l’ile : « ho perso tutte le Speranza » (j’ai perdu tout espoir). L’un de mes compagnons d’alors la récitait chaque soir. Il était italien.

J’ai amarré le radeau contre la coque. Et allumé l’étoupe.

J’ai plongé le plus profond et le plus loin possible.

Debout au bord de l’eau, j’observais le bateau flamber en lourdes volutes sombres, masquant mon rivage et la colline attenante.

Il va y avoir du nettoyage à faire, me dis-je.

J’attendais à distance, pressentant que le navire n’avait pas dit son dernier mot.

Quelques minutes plus tard, une énorme et violente détonation rendit le monde sourd. D’immenses flammes s’échappèrent du pont et de la coque, projetant des bois incandescents, des voiles en feu et des objets de toutes tailles qui criblaient l’eau calme.

Le jour déclinait et le ciel était noir et rouge.

Au lever de lune, le vent tourna de 180 degrés. Je quittai ma position pour regagner mon rivage. Demain matin, il va y avoir du travail pour un fils de pilleurs d’épaves du pays Pagan.