Par un bel après-midi de régate sur le Nil

DSC05832Parmi les particularités de la dahabieh à bord de laquelle nous, 6 amis franco-américains de (très) longue date, embarquâmes, on commencera par citer de façon non exhaustive : la gentillesse et l’efficacité de l’équipage comme le raffinement des aménagements et du service.

Croisière des milles et une nuit au pays des dieux, de Pharaon et des éternels Egyptiens, immersion dans les origines de notre civilisation. Nul besoin d’avion pour rentrer, tu planes. En même temps planer avec un avion cassé en deux, … RIP

DSC05840Et puis, le bateau lui-même. Un vrai voilier sans moteur, même si de prime abord, le gréement semble disproportionné comparé à la coque et aux superstructures. Que nenni, les antennes déploient des voiles triangulaires de belle taille.


Détails techniques : Longueur : 37 m, largeur : 7 m, tirant d’eau : 0,80 m, surface de voilure estimée : 200 m². Pas de moteur donc, juste un générateur pour les besoins du bord. La dahabieh est remorquée par son remorqueur personnel, son tug.
Equipage : Prince Mohammed en personne pour l’organisation générale, Captain Ashraf le skipper, Ahmed cuisinier, Ahmed le jeune serveur en cravate noire, El Arabia l’omniprésent et 6 autres répartis sur le bateau et le remorqueur. Des hommes agréables, souriants qui nous accompagnaient partout et veillaient sur nous. Cocooning égyptien.

DSC05742Donc, ce matin-là, après avoir passé la nuit, amarrés seuls en bordure d’une ile peuplée d’ânes et de vaches convoyés à la nage derrière la barque du proprio depuis la rive est ou ouest du Nil, nous débordons déhalés par le tug pour gagner le milieu du fleuve.
DSC06012La technique d’amarrage millénaire – nous naviguons dans les méandres du temps – DSC05887c’est : on s’approche dans les roseaux qui bruissent ou sur l’herbe de la berge, un gars saute avec un crochet ancre – le nôtre se nommait El Arabia et commandait DSC06004aussi sa propre felouque – court vers l’arrière du bateau, l’enfonce dans le sol meuble de tout son poids, les autres matelots embraquent. Le bateau immobilisé, amarrages devant derrière, l’ancre rentre à bord, une poutre repliée à poste maintient la partie avant de la coque à DSC06005distance, une planche passerelle est posée entre le bastingage et la berge. C’est bon. Comme le sens du courant n’a pas varié depuis la création du monde, le bateau est amarré à 25 degrés de la berge, gouvernail dégagé du sol. Il suffit de lui donner un peu d’angle pour dégager avec le courant.

Direction sud vers Assouan, c’est à dire courant dans le nez. Mais vent poussant, de plein arrière aux amures alternatives de largue. J’avais évidemment discuté avec le Captain Ashraf de ce bateau qu’il commandait depuis plusieurs années et de ceux sur lesquels j’embarquais sur la mer salée.

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Donc, allures portantes. Les antennes sont déployées, carguées, tournées et les deux voiles déployées. On largue l’amarre du tug et ça avance, lentement, mais ça avance.
Le captain Ashraf me propose de prendre la barre.

Of course j’accepte. Longue barre métallique, de cinq mètres de long au moins, utilisée à l’aide de palans. Réactions longues mais ça répond plutôt précis. Le courant dans le nez aide même si l’artimon fait franchement lofer dans les surventes. Moins d’un mètre de tirant d’eau, ça savonne.
DSC05985Devant nous, quatre dahabiehs remontaient aussi, 2 plus grosses et une plus petite surnommée « Touk Touk » rapport au véhicule commun aux Tropiques.
Evidemment, je tentais le passage au vent de la plus proche. Au vent signifie à la berge. Amusé le Captain vint s’assoir à côté de moi pour m’informer de la profondeur des fonds en proximité de berge. Bien entendu, l’autre dahabieh lofait pour fermer le passage. Comme quoi, la compétition … ! Il y eut des conciliabules et des rires entre les équipages des deux bateaux et la voie se dégagea (Royale la Voie dirait Malraux). L’avantage stratégique d’embarquer des cousins, l’esprit de famille joue. Psychologie nilienne.
Petit à petit, nous déventons et passons notre aimable adversaire. Parvenu à la hauteur du barreur, je fus salué par : « Welcome Captain Cook* » Le surnom me suivra jusqu’à la fin du séjour.
Thomas.Cook* Note : il s’agit plus surement de Thomas Cook (1808 – 1892)  l’inventeur des voyages sur le Nil que de James Cook (1728-1779) l’explorateur cartographe. Captainjamescookportrait

Pas du tout pour mes talents culinaires d’autant plus qu’il y avait à bord un cuisinier hors pair. Perche du Nil, crevettes du Nil et tarte au citron et spag’ bolo’ pas du Nil, mais top bons. A boire, le cépage Omar Kayyham, blanc, rosé, rouge en Cabernet Sauvignon depuis 1897

 

 

DSC05758Sur la lancée – façon de parler, vitesse estimée sur le fond : environ 3km/h -, nous avons passé sur le même aimable scénario deux autres dahabiehs.
Même en stress régate, tu as le temps d’observer la faune – aigrettes, hérons, piafs divers, ânes, vaches, barques à terre et celles déhalées… – et la flore, tendance désert humide. Ce fichu Nil s’écoule entre deux déserts.

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A force de raser la berge pour prendre le méandre à la corde, une rafale plus forte fît partir la poupe et sssscccchhhhffffffpppffffuuiiiitttt, glissements bâbord dans les roseaux avant envasement, doux, mais envasement. Comme notre tug avait filé devant, le portable du Captain fit appel à un autre tug cousin qui nous déhala gentiment pour reprendre notre route. Tout le monde riait de l’incident à bord !
Quelque peu contrarié – t’sais le respect du canote !- je laissais la barre au barreur « officiel » qui nous colla doucement à son tour dans d’autres roseaux. Notre tug était là. Donc no problem. Et équipage efficace et toujours souriant.

A propos des voiliers traditionnels du Nil
Tous gréés de voiles latines – en fait c’est un gréement simple que l’on retrouve un peu partout – on croise 3 types de voiliers, la plupart étant reconvertis au tourisme.
DSC06038La felouque, gréée d’une voile latine trapézoïdale, longue de 8 à 13 mètres est particulièrement véloce et remonte bien au vent. D’autant plus que, si le vent est généralement nord, le courant porte au nord ce qui optimise les bords.

 

 

 

DSC05840La dahabieh ou dahabeya aux deux voiles latines.

Navire antique destiné aux personnalités remis au gout du jour au 19ème siècle pour les descendants des mêmes personnalités.

La régate s’est déroulée à bord de l’une de celle-ci.

 

 

 

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La Sandal, une grosses felouque à 2 mats utilisée pour transporter du sable et divers matériaux. Mais elles aussi, reconverties au tourisme.

 

 

 

Ah oui justement! L’Egypte qui vit du tourisme est dans la misère totale. Même si cela nous a permis de visiter quasiment seuls des sites où se pressaient des milliers de touristes, même si nous navigué sans trop croiser des gros paquebots – ils sont stockés empilés partout sur les berges et les quais -, même si c’est bien d’avoir DSC05630l’Egypte du sud pour soi. Pour eux, les adorables vraiment Egyptiens, c’est la vraie misère. Et, comme ils nous l’ont dit, il faut éviter Alexandrie, Le Caire et quelques zones en dessous, mais ensuite, vraiment peu de risques. De toutes les façons, l’armée et la police sont omniprésentes armes au poing.

Les propos sur la barbarie échangés – barbares d’en-haut & barbares d’en bas – avec le conservateur du Ramesseum, à la passion intacte après 40 années de fouilles, allaient dans ce sens. Et ce n’est pas juste parce qu’il lit le hiéroglyphe naturellement et tutoie Ramsès, c’est parce que l’Egypte est notre civilisation originelle – comme celle des Grecs et des Romains, etc… – et qu’il ne faut pas laisser mourir ses racines. Nos racines.

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 Photos: Philippe Payen

 

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