Moutons de mer à moutons de terre, idem pour les loups. Pas les chiens fous.

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Il me souvient, dans une propriété amie, de moutons qui vivaient tranquilles leur vie. Nul méchoui à l’horizon. Des « maitres » – pas bergers mais citadins farmers – qui leur avaient donné un nom d’étoile à chacun. C’est ainsi que du matin au soir et entre diurne et nocturne, broutaient, paissaient, s’agitaient Cassiopée, Céphée, Hercule, Andromède, Pégase, Eridan, Orion, Aphrodite, Artémis, Déméter, Héra, Hestia et cetera.

Les citadins farmers faisaient partie d’une génération qui s’était engagée pour rester française. La guerre générationnelle d’abord – cette récurrence assassine tant appréciée des dictateurs schizophrènes en mal d’empreinte historique – puis les colonies : côté militaire et côté santé. Longues vies de territoires d’Afrique et d’Asie, longues vies de souvenirs à raconter et d’autres à oublier, ou à taire. Se taire sur ce qui fut tragédie comme se taire sur ce qui ne peut plus être dit. Le monde roule sa vie. Et la vérité d’hier est erreur aujourd’hui comme demain recommencera la litanie des dogmes et des tartuferies.

Bien évidemment, ils connaissaient le maniement des armes de chasse et de guerre ; les fusils enchainés sur le râtelier de la bibliothèque témoignaient de chasses au gros et même aux très gros : une collection nettement surdimensionnée pour chasser le gibier de leurs hectares de bois et de champs.
– Il est préférable d’entretenir son territoire et d’y chasser son propre gibier pour préserver l’équilibre des espèces.
– L’écosystème, Bon Papa ?
– Oui, l’écosystème.
Tout allait bien dans leur choix du moins pire des mondes d’une planète qu’ils avaient longtemps parcourue. Et de pays lointains où ils avaient créé leur histoire.

Or, un matin qu’ils rentraient de quelques jours de voyage, une masse inerte en travers de l’allée attira leurs regards. Ils descendirent de l’auto et s’approchèrent : un cadavre de mouton gisait, les mouches bourdonnaient et l’odeur de chair morte envahissait le sous-bois.
Echangeant un regard silencieux, ils contournèrent la bête morte et reprirent l’allée vers la maison.
A leur gauche, dans le grand pré grillagé proche de la maison, d’autres cadavres de bêtes étaient étendus.
– Inutile de nous précipiter, dit-il.
– Ouvrons la maison d’abord, répondit-elle.
Une demi-heure plus tard, ils avaient changé leurs costumes citadins pour ceux de paysans.
Ils pénétrèrent dans le pré. Les brebis gisaient, l’une d’elle pendue dans la fourche d’un jeune arbre.
Le bélier ensanglanté était déchiqueté, lacéré.
– Il a vraisemblablement tenté de défendre le troupeau, dit-il.
– Celle morte dans l’allée a dû sauter par-dessus le grillage, dit-elle.
– Et celle-ci aura tenté de grimper pour s’échapper, reprend-il en regardant la brebis perchée.
– Mais qui a pu faire cela ?
– Des loups ou plutôt des chiens, …
– Carnage, …
C’est à ce moment qu’en bordure du bois, se découpant dans le soleil, les silhouettes de deux gros chiens passèrent, maraudeurs en maraude. Les animaux les observaient manifestement. Mais sans s’approcher. Avant de s’engager dans l’allée qui descendait vers la rivière au bas du bois.
– Venez, nous allons traquer ces chiens fous, dit-il.
– D’avoir tué les rend dangereux, répliqua-t-elle, comme s’il fallait justifier.

Lorsqu’ils sortent par la porte de côté afin de gagner directement l’allée par laquelle les deux chiens étaient partis, lui porte un fusil à la bretelle – une Winchester modèle 1912 en version chasse de calibre 12 – elle, son fusil de chasse calibre 20 à canons juxtaposés basculants, il est 15 heures 20.
Ils descendant l’allée, comme des chasseurs, à l’écoute des bruits comme attentifs à leurs propres pas et à leur respiration. La forêt est silencieuse. Ils n’en sont pas la cause, ils le savent.
Ils parviennent au croisement d’allées, le bois des petits chênes à gauche et le champ derrière la haie d’arbres. Les deux chiens sont là, allongés, têtes levées vers eux. Ils savent. Ils savent pourquoi ils sont là, ils ont vu les fusils. Ils connaissent les chasseurs même s’ils n’ont jamais chassé. Leur maître est un voleur, pas un chasseur. Il boit et il les bat. Ils auraient plutôt confiance dans ces deux-là qui avancent tranquilles, sans une parole.
En même temps, ça sent mauvais ce truc. Pas besoin de se parler entre chiens. Alors ils grondent sourdement, babines juste retroussées.
Les deux chasseurs avancent toujours vers eux, ils les regardent. Lui a ôté le fusil de son épaule, il n’a pas vérifié le chargeur, donc il est prêt à tirer. Elle, elle a l’index sur l’une des gâchettes.
Lui a épaulé.
Ils se dressent lentement, le poil de la queue hérissé, le grondement est profond, les mâchoires s’entrouvrent sur les dents.
Les deux maitres avancent toujours, assurant leur démarche en posant les pieds bien à plat.
Les chiens ont compris. Muscles tremblants, leurs pattes griffues accrochent l’humus, ils sont prêts à bondir. En temps ordinaire, ils auraient fui mais là ce gout du sang vivant les rend sauvages. Ils sont des bêtes sanguinaires.
Le premier bondit. Le plus jeune, le moins gros. C’est elle qui a tiré, une seule charge en plein poitrail. Il vit encore, il se lève en grondant furieusement. Il avance vers elle. Deuxième décharge à 5 mètres, les yeux brulent, le nez, la tête, il tombe comme une masse.
Le second, le gros, mastard aux poils hérissés, veut du sang, encore du sang. Il court sus à l’homme. Lui, posément, assure son coup et tire. La tête explose. L’animal fou n’est plus qu’un corps de poils vide.

La femme et l’homme se regardent. Rien à dire. Tout est dit.
– Je vais revenir avec Didier les chercher, on rentre à la maison.

Il y eut un après. Les gendarmes vinrent enquêter sur la disparition de deux gros chiens en maraude. Leur maitre s’était plaint de ne pas les avoir vus depuis 3 jours.
Il avait dit : «  Des chiens avec collier. Des chiens de ferme éternellement enchaînés à leur niche. Ils avaient dû s’échapper et partir en maraude, ivres d’une liberté inconnue. » Vous aussi, vous êtes ivre avait dit le gendarme. « C’est pour oublier mes chiens ! »
Il ajouta :
– Mes chiens sont des chiens, pas des loups !
– Tant que les moutons n’auront pas d’historiens, ce seront les loups qui écriront l’histoire, répondit le commandant qui augurait de la suite.

Lorsqu’ils se présentèrent, ils invitèrent les gendarmes à voir le tas de moutons, empilés pour être brulés. Un peu plus loin, deux cadavres de chiens étaient posés à côté d’une fosse
– Vous enterrez vos chiens ainsi ? S’enquit un jeune gendarme.
– Nos chiens sont inhumés près de la chapelle.
– Alors pourquoi ceux-ci ici ?
C’est elle qui répondit :
– Chaux vive.
Le jeune gendarme rougit :
– Excusez-moi Madame.
– Je vous en prie.

Le visage sévère de son époux esquissa un léger sourire.

 

Bataclan ou le fatum– 13 novembre 2015

Bataclan – Substantif sans doute d’origine onomatopéique (chic non ?) qui signifie « Attirail encombrant composé d’objets dont on veut se dispenser de donner le nom.

Fatum (destin) – le Fatum stoïcum (le stoïcisme du Destin) – où tout arrive selon des causes antécédentes, où la nature forme un tout unifié dont les êtres interagissent constamment auxquels s’ajoutent la résignation du sage à l’ordre cosmique (il est des choses qu’on ne saurait empêcher) et le principe de non-contradiction impliquant la prédétermination des événements futurs.